Campagnolo ou Simplex: perfection à l’italienne ou classe à la française?

Il y a des pièces qui résument une époque à elles seules. Le dérailleur en fait partie.
Et dans ce chapitre-là, deux noms reviennent sans cesse : Simplex et Campagnolo.
Pas seulement parce qu’ils ont équipé des vélos mythiques, mais parce qu’ils incarnent deux façons d’arriver au même résultat : déplacer une chaîne… avec un style, une logique mécanique et un “toucher” bien à eux. [letelegramme.fr], [en.wikipedia.org] [en.wikipedia.org], [bikeretrog…ogspot.com] [bikeretrog…ogspot.com], [sscycleworks.com]

Ce comparatif se concentre volontairement sur la pièce : le dérailleur (et ce qui l’entoure directement), ses qualités, ses défauts et sa beauté. [cycling-ob…ession.com], [en.wikipedia.org]


1) Avant le dérailleur moderne : le détour par le Cambio Corsa (Campagnolo)

Pour comprendre Campagnolo, il faut accepter un fait : avant le “Campy SR 13V EPS” qu’on imagine aujourd’hui, il y a eu le Cambio Corsa, un système à tringles/leviers montés sur les haubans, sans galets.
Le principe est très différent du dérailleur moderne : le coureur actionne un levier pour desserrer le serrage, puis une commande déplace la chaîne d’un pignon à l’autre pendant qu’il rétro-pédale ; la roue recule ou avance dans les pattes pour ajuster la tension, puis on resserre.
À l’époque, certains coureurs étaient convaincus que des galets ajouteraient trop de friction — idée fausse, mais très influente. [bikeretrog…ogspot.com]

Pourquoi c’est important ici ? Parce que le Cambio Corsa explique le “traumatisme” Campagnolo : quand le peloton passe au câble et aux galets, Campa doit réagir… et le fera de façon spectaculaire mais bien après simplex. [bikeretrog…ogspot.com], [cyclist.co.uk]


2) Simplex : la précocité française et l’idée du dérailleur “pratique”

1928 : Lucien Juy, une avance réelle

Simplex naît avec Lucien Juy, qui fabrique son premier dérailleur en 1928.
Ce qui frappe dans cette histoire, c’est l’approche : on n’est pas dans la commande “acrobatique” du Cambio Corsa ; Simplex pousse tôt l’idée d’un système plus directement exploitable, avec gestion de tension via galet et architecture pensée pour déplacer la chaîne. [en.wikipedia.org], [disraeligears.co.uk]

1937 : la course change de règle, donc le marché change

Le dérailleur est longtemps mal vu (et même interdit sur le Tour) car on considérait qu’il rendait la course trop facile, puis le Tour de France 1937 marque l’arrivée du dérailleur dans le peloton.
Ça compte parce qu’à partir de là, la pièce n’est plus un “accessoire toléré”, elle devient un outil de course, donc un objet de développement, de réputation et de diffusion. [letelegramme.fr] [letelegramme.fr], [disraeligears.co.uk]


3) Campagnolo : la réponse italienne s’appelle Gran Sport

1949 : la bascule vers le parallélogramme

Après l’ère des systèmes à tringles, Campagnolo introduit le Gran Sport en 1949.
Ce dérailleur est largement présenté comme un “game changer” parce qu’il popularise une cinématique au parallélogramme et des principes devenus constitutifs du dérailleur moderne (architecture plus stable, butées de réglage, etc.).
Dans les récits d’époque et d’historiens, on retrouve aussi l’idée que la domination Simplex et certains succès (notamment autour de la fin des années 1940) ont contribué à “piquer” Campagnolo au vif, accélérant cette rupture. [bikeretrog…ogspot.com], [cyclist.co.uk] [cyclist.co.uk], [bikeretrog…ogspot.com]


4) Deux philosophies de cinématique : “efficacité stable” vs “ingéniosité de détail”

Campagnolo : une évolution par petits pas, mais très lisible
Sur le plan mécanique, cette continuité se traduit souvent par une sensation de précision : cinématique stable, réactions franches, et une trajectoire qui “tient” quand l’alignement et les butées sont correctes.
En contrepartie, l’ensemble supporte mal l’à‑peu‑près côté commande : les manettes Campagnolo à friction reposent sur des surfaces et rondelles de friction (dont nylon sur certaines versions) ; pour rester nettes sans devenir dures, elles demandent un réglage propre, des surfaces saines et un graissage maîtrisé. Une transmission Campagnolo est tout le temps gage de précision mais elle doit être bien réglé car la rigidité des dérailleurs amplifie toute impression notamment dans la tension du câble ou du graissage. Il est aussi a noté que sur ma bonne demi douzaine de vélos en SR sans exception le dérailleur arrière est toujours un peu plus bruillant qu’un simplex, cela viens surement de la rigidité de l’ensemble qui ne laisse pas de marge d’imprécision sur la ligne de chaine. Un dérailleur gran sport de 1978 est ironiquement plus silencieux et doux qu’un SR surement grâce a se chape en acier très fine et par conséquent déformable.
[retrobike.co.uk], [bikeforums.net] [forum.cyclinguk.org], [bikeforums.net] [disraeligears.co.uk], [forum.tontonvelo.com]

Simplex : des solutions très “françaises”, parfois sous-estimées
Simplex a longtemps mis l’accent sur le comportement réel en usage : progressivité, gestion de tension, et détails de cinématique qui se sentent à la main.
Certaines générations sont notamment appréciées pour leur de fixation de câble sur un pivot, qui donne un passage en friction très doux quand tout est propre et bien réglé, et ainsi propose une grande flexibilité.
Là où Campagnolo cherche la précision par la tenue géométrique, Simplex peut séduire par la souplesse de commande : la façon dont la traction de câble s’applique (et sa progressivité) donne souvent une sensation plus “continue”, presque auto‑adaptative au pignon visé.
Cette logique atteint son sommet avec les manettes Retrofriction : un mécanisme ressort/embrayage qui maintient la position sans devoir serrer la friction à l’excès, permettant une commande plus légère, régulière et moins sujette au glissement que des leviers purement frictionnels. [neloscycles.com], [retrobike.co.uk] [retrobike.co.uk], [neloscycles.com] [velobase.com], [cycling-ob…ession.com], [bikeforums.net]


5) Le chapitre qui fâche : Delrin chez Simplex (modernité… et réputation abîmée)

1962 : le choix du plastique structurel

En 1962, Lucien Juy fait un choix radical : utiliser massivement le Delrin (polyoxyméthylène) tout droit venu des US, sur les éléments de dérailleurs Simplex.
Le geste est “moderne” pour l’époque : réduire le poids, industrialiser autrement, afficher une forme de progrès. [en.wikipedia.org], [classicren…ezvous.com] [classicren…ezvous.com], [en.wikipedia.org]

Ce que l’atelier retient (avec le recul)

Avec les décennies, le Delrin est devenu le sujet numéro 1 des problèmes des dérailleurs simplex: exposition UV, nettoyants agressifs, contraintes au serrage… tout ça peut conduire à des fissures ou des casses sur des pièces anciennes.
Et surtout, la diffusion massive de certains modèles a créé un amalgame : beaucoup ont confondu les versions hautes et basses de gamme, en gardant l’idée “Simplex = fragile”. [velovintageagogo.com], [sscycleworks.com] [smontanaro.net], [sscycleworks.com]


6) L’autre Simplex : SLJ (Super Lucien Juy), ou le retour du “tout métal” désirable

Au début des années 1970, Simplex revient avec une famille très respectée : les Super LJ (SLJ), introduits dès 1972 et structurés ensuite (ex. SLJ 5000).
Ces dérailleurs sont superbement finis et réellement performants, au point d’être considérés par certains comme les meilleurs Simplex “modernes”.
Dans des retours de passionnés, on trouve même l’idée que certains Simplex (notamment des modèles course bien nés) pouvaient offrir un passage plus agréable que des Campagnolo Nuovo Record contemporains — argument controversé, mais intéressant car il met le doigt sur la sensation et non la seule réputation. [bikeretrog…ogspot.com], [sscycleworks.com] [sscycleworks.com], [bikeretrog…ogspot.com] [smontanaro.net], [sscycleworks.com]


7) Campagnolo Super Record : prestige, finesse… et l’obsession du matériau

1974 puis évolutions : la pièce “sommet”

Le Super Record apparaît en 1974 comme groupe haut de gamme et le dérailleur arrière existe en plusieurs versions, avec une évolution notable décrite à partir de 1978 (chape, détails de pivot, comportement sur grands pignons).
Ce qui rend Campagnolo si collectionnable n’est pas seulement l’histoire : c’est la finition, la cohérence visuelle, et l’impression d’usinage “sérieux”. [cycling-ob…ession.com], [fr.wikiital.com] [cycling-ob…ession.com], [bikeretrog…ogspot.com]

Titane : le détail qui fascine (et qui mérite d’être compris)

Sur certaines références Super Record, Campagnolo utilise des éléments en titane pour gagner du poids, et l’exemple le plus parlant est l’option de boîtier de pédalier avec axe titane, qui est a ce jour la plus belle pièce mécanique que j’ai eu en main.
Ce point est aussi un rappel utile : le titane “vintage” n’est pas qu’un mot ; certaines conceptions ont évolué suite à des faiblesses, casse ou maque de rigidité. Sur un cadre en Columbus SL, équipé d’un axe de boîtier de pédalier en titane, j’ai constaté un réel manque de rigidité, surtout lors des relances : malgré un réglage très fin, la chaîne venait régulièrement frotter sur le dérailleur avant. Avec, en plus, un dérailleur avant Super Record 4 trous particulièrement étroit, j’ai fini par accepter ces frottements comme un compromis inévitable. [cycling-ob…ession.com], [cycling-ob…ession.com] [cycling-ob…ession.com]


8) Beauté, finition, présence : deux styles qui ne racontent pas la même chose

Campagnolo : l’élégance de la continuité

Campagnolo, surtout sur la grande période Gran Sport → Record → Super Record, impose un style “intemporel” : lignes, polissage, marquages, cohérence de gamme.
Même quand la technique bouge, l’objet reste désirable parce qu’il se lit comme un ensemble appartenant a une longue lignée. [bikeretrog…ogspot.com], [cycling-ob…ession.com] [fr.wikiital.com], [bikeretrog…ogspot.com]

Simplex : le charme de l’ingénierie visible (et parfois déroutante)

Simplex a une beauté différente : plus “ingénieur”, parfois plus audacieuse, avec des périodes très marquées (Delrin) et d’autres où la pièce retrouve une noblesse (SLJ).
Et c’est peut-être là sa singularité : Simplex raconte mieux les ruptures industrielles du XXe siècle que Campagnolo, qui raconte mieux la continuité du prestige. [en.wikipedia.org], [bikeretrog…ogspot.com] [classicren…ezvous.com], [bikeretrog…ogspot.com]


9) Ce que je retiens

Au final, Simplex et Campagnolo racontent la même pièce, mais avec deux trajectoires très différentes. Campagnolo part d’un système pré‑moderne, le Cambio Corsa (sans galets, à leviers/tringles), puis bascule vers le dérailleur moderne avec le Gran Sport (1949), qui popularise la cinématique au parallélogramme et une architecture plus stable. Simplex, lui, s’inscrit plus tôt dans une logique “pratique” : Lucien Juy lance ses premiers modèles dès 1928, et l’arrivée du dérailleur dans le peloton du Tour de France en 1937 accélère la diffusion et lu donne l’exclusivité pendant de nombreuses années. [bikeretrog…ogspot.com], [cyclist.co.uk] [en.wikipedia.org], [letelegramme.fr], [disraeligears.co.uk]

Côté matières, l’histoire Simplex se fracture avec le Delrin (1962) : choix audacieux, mais réputation durablement abîmée par le vieillissement et l’amalgame entre gammes. À l’inverse, les SLJ (Super Lucien Juy) rappellent au début des années 1970 que Simplex sait faire du tout métal réellement désirable. Chez Campagnolo, le Super Record (1974) cristallise le prestige, avec des versions successives et l’attrait des matériaux (dont le titane, notamment sur l’option d’axe de boîtier), qui a elle-même connu des évolutions après certaines faiblesses. [en.wikipedia.org], [velovintageagogo.com], [smontanaro.net], [sscycleworks.com] [bikeretrog…ogspot.com], [sscycleworks.com] [cycling-ob…ession.com], [cycling-ob…ession.com], [fr.wikiital.com]

Et si l’on revient au ressenti, la différence se résume bien ainsi : précision Campagnolo contre douceur Simplex. Campagnolo donne généralement une trajectoire plus “tenue” et une commande plus franche, très répétable quand le réglage est juste. Simplex, sur les bonnes générations et en friction, peut offrir une progressivité plus souple au levier — cette sensation de traction plus continue qui fait “glisser” le passage plutôt que le faire claquer. [bikeretrog…ogspot.com], [cycling-ob…ession.com], [cyclist.co.uk] [smontanaro.net], [sscycleworks.com] [bikeretrog…ogspot.com], [en.wikipedia.org]


Sources

Lexique du dérailleur

Parallélogramme

Mécanisme articulé (4 points) qui fait se déplacer le corps du dérailleur latéralement de façon contrôlée, pour aligner le galet guide avec le pignon sélectionné.

Chape (cage)

La “fourche” inférieure du dérailleur qui porte les deux galets. Sa longueur influence la capacité totale (écart de dents admissible).

Galet guide / galet tendeur

Les deux petites roulettes :

  • Galet guide (souvent en haut) : se place au plus près des pignons pour guider la chaîne.
  • Galet tendeur (souvent en bas) : maintient la tension et absorbe la différence de longueur de chaîne.

Les galets sont généralement en plastique sur des axe sans roulements, les dérailleurs simplex ou Campagnolo plus anciens comme le grand prix dural ou le gran sport première génération ont des galets en acier sur roulement a bille. C’est aussi le cas pour des modèles plus récent comme le très beau simplex prestige bleu des années 60)

Butées H / L (High / Low)

Deux vis de réglage qui limitent la course latérale du dérailleur (c’est généralement les mêmes mais sur le SR elles ont des tailles différentes):

  • H : côté petit pignon (extérieur).
  • L : côté grand pignon (intérieur). Indispensable pour éviter le déraillement vers l’extérieur… ou vers les rayons.

Elles sont souvent identiques mais attention, sur le SR et NR elles ont des tailles différentes

Vis de tension (présente a partir des 90s)

Vis qui règle l’écart entre le galet guide et les pignons (angle/position du dérailleur). Trop près : bruit/accroches. Trop loin : passage moins net.

Capacité

Quantité de chaîne que le dérailleur peut “absorber”. Elle dépend surtout de la longueur de chape et du couple (plateaux + pignons).
En pratique, plus la transmission a de grands écarts (ex. petit/petit vs grand/grand), plus il faut de capacité.

Tirage de câble / ratio d’action

Relation entre la quantité de câble tirée par la commande et le déplacement du dérailleur.
En friction, c’est tolérant. En indexation, c’est critique : si le ratio ne correspond pas, ça “tombe entre deux pignons”.

Friction vs indexation

  • Friction : tu places le levier “où tu veux”, au ressenti (très typique du vintage).
  • Indexation : des crans prédéfinis correspondent à chaque pignon (plus récent, plus exigeant sur l’alignement).

Pivot supérieur

Zone de rotation/liaison dans la partie haute du dérailleur. Sur certains modèles, ce pivot est assisté par ressort, ce qui peut influencer la progressivité et le ressenti au passage (c’est le cas sur les simplex des années 60-70 mais Campagnolo n’en utilisent pas durant ces périodes, surement pour des question de poids)

Patte de dérailleur

La pièce du cadre sur laquelle se fixe le dérailleur arrière. Une patte tordue suffit à rendre un dérailleur “impossible à régler”, même si tout le reste est parfait. Elle se redresse facilement avec un outils spécifique.